Le scribe de Lothal
Le navire étranger était arrivé la veille, peu avant la fin du jour. Les marins avaient passé la matinée à débarquer balles et jarres sur le quai. Ravi longeait l'amoncellement de marchandises et inscrivait sur des tablettes d'argile le contenu de chaque colis. Un assistant l'aidait dans sa tâche. Son maître devisait gravement avec le chef des étrangers. - J'ai amené avec moi douze mesures d'or pour t'aider à remettre les choses en ordre, dit l'étranger. Il parlait dans sa langue, pour plus de discrétion, mais Ravi comprenait. - Tout ira très vite, répondit son maître, toujours dans la langue de l'étranger, j'ai pris mes dispositions. Dès que l'affaire sera conclue, nous pourrons reprendre nos relations. - Il était grand temps, poursuivit l'étranger. Depuis que ton Roi empêche le commerce, nos affaires vont mal, et nous sommes proches de la ruine ! - Il a confisqué tous mes navires. Je crois qu'autrement j'aurais quitté cette ville et serais venu m'installer près de chez toi. J'ai de tellement bons souvenirs de mon séjour dans ton pays. - Comment comptes-tu t'y prendre ? - Demain, j'irai payer les notables et les soldats. Pendant ce temps tu chargeras ton navire. Tu partiras après demain matin et la nuit suivante, je règlerai cette affaire. - Soit, que les Dieux te soient favorables. N'oublie pas que cet or t'est prêté et qu'il faudra le rendre avant une année. - Je n'oublie pas, mon Ami. Ravi avait fini l'inventaire pendant que les patrons discutaient. Il se tenait maintenant devant son maître, tête baissée. Sur le bateau, les marins chantaient, heureux d'avoir terminé cette première besogne. Leur chant, mélancolique, parlait de leur pays et ses accents se mélangeaient aux bruits du ressac et aux cris des oiseaux de mer. Une forte odeur de poisson venait des barques des pêcheurs. - Ravi ? - Maître, j'ai tout noté. Deux tablettes ont suffi. Ravi parlait dans sa propre langue, la langue maternelle de son maître aussi. Jamais il n'avait fait savoir à celui-ci qu'il connaissait la langue de la lointaine Mésopotamie , et ce n'était ni le jour, ni le moment de le lui faire savoir. - Eh oui, il est bien loin le temps où plus de dix navires déchargeaient leurs marchandises chaque jour, lui répondit le Maître - Nous pouvons enlever les colis, Maître. - Bien, occupe toi de cela. Fais tout transporter à l'entrepôt puis rejoins-moi au palais. Puis, s'adressant à nouveau à l'étranger, en changeant encore une fois de langue : -Rentrons !
Ravi avait rejoint son Maître après avoir accompli sa tâche, et avait assisté au repas que ce dernier avait pris avec l'étranger. A force d'écouter, Ravi avait compris que son Maître voulait destituer le Roi, et cela lui plaisait. La nuit avait passé, puis la journée. Ravi avait présidé à l'embarquement des marchandises que son Maître avait vendues à l'étranger. A nouveau il assistait au repas des deux hommes, et à nouveau ceux-ci conversaient dans la langue de l'étranger. Quelques musiciens offraient un fond sonore agréable aux deux convives. Il faisait chaud. - J'ai payé tous les fonctionnaires qu'il fallait acheter, enfin chacun a reçu la moitié de la somme promise. - Tu es sûr de chacun d'entre eux ? - Oui. Mon cousin les brime et leur a coupé tous leurs revenus commerciaux. Ils ne sont pas contents. J'ai aussi donné une avance aux soldats. Je les ai fait venir d'une ville lointaine. Personne ne les connaît, et pour le moment, ils sont installés dans plusieurs auberges. Ils sont venus sous couvert d'une caravane. - As-tu prévu suffisamment de soldats ? - Oui, ils sont aguerris et cela compensera leur nombre réduit. Tu devras quitter la ville demain midi au plus tard, sinon je suis sûr qu'on fera arraisonner ton navire et ta vie sera en grand danger. - Je suivrai ton conseil. Je suis passé au port, et le navire est plein. Ton cousin le Roi ne s'est pas privé pour prélever des droits de douanes conséquents. Que les dieux l'emportent ! - J'ai enfin un cadeau pour toi. - Un cadeau ? - Oui, un beau cadeau. Ravi avait dressé l'oreille. Son Maître ne faisait pas souvent de cadeaux à ses invités, mais lorsque c'était le cas, ils étaient en général réellement beaux. Le Maître frappa un petit gong, et aussitôt deux danseuses firent leur entrée dans la pièce, écartant les rideaux d'un petit passage qui était resté dissimulé jusque-là, et jetant des poignées de pétales de fleurs sur le sol. Deux autres jeunes femmes firent leur apparition, jetant d'autres fleurs, traçant une route jusque devant les deux marchands. Ravi s'attendait maintenant à voir entrer deux esclaves portant des défenses d'éléphants ornées d'incrustations d'or ou de pierres précieuses, ou tout autre objet, mais sa surprise fut immense lorsqu'il vit entrer, par la petite porte dérobée, une femme somptueusement habillée, voilée, parée de bijoux et de riches étoffes. Il pensa qu'effectivement son Maître faisait un beau cadeau à l'étranger. La femme avançait doucement, gracieusement. Elle était fine, semblait jeune. Elle s'arrêta face aux deux hommes, c'est-à-dire quasiment face à lui, se prosterna devant eux. Elle portait un parfum qui emplissait maintenant la pièce et faisait frémir les narines de Ravi. - Ôte donc ton voile, dit le Maître à la jeune femme. - Ce serait inconvenant, dit alors l'étranger - Tu as raison. Tu verras cela ce soir. C'est une jeune femme d'une vingtaine d'années de ma maison, experte en l'art des chants et en celui de l'amour, que je t'offre là. Elle sera une épouse parfaite. Ravi n'avait pu voir le visage de la jeune femme, ni entendre sa voix, mais lorsque son Maître avait prononcé « vingtaine d'années de ma maison, experte en l'art des chants », il avait compris de qui il s'agissait, car elle était unique dans la maison du Maître, et un voile noir était tombé sur lui… La suite du repas n'avait été qu'un cauchemar pour Ravi. Le Maître avait donné Vali à l'étranger. Vali, sa fiancée ! Des idées confuses l'avaient envahi, il ne savait plus quoi faire. A plusieurs reprises, son Maître lui avait parlé et il n'avait pas trop saisi de quoi il s'agissait. La jeune femme était repartie. Elle avait tourné la tête vers le scribe, mais que pouvaient-ils faire maintenant ? Ils appartenaient tout deux au Maître et celui-ci pouvait faire ce que bon lui semblait ! Le Maître avait fini par congédier Ravi et celui-ci s'était précipité vers le puits sacré. Ravi parlait à voix haute, en tournant autour du puits. A chaque tour, il puisait un peu d'eau au creux de sa main et se la versait sur le crâne, pour se purifier. La fraîcheur de l'eau l'aidait à garder la tête froide et à rester éveillé. - Ô, Mère, disait-il dans la langue du lointain village de ses parents, Ô Mère ! Pourquoi m'as-tu pris ma fiancée ? Pourquoi le Maître l'a-t-il donnée à l'étranger ? Qui ira-t-elle servir dans ce pays lointain ? - Ô, Mère, que faut-il faire pour garder Vali ? Dois-je aller voir le Roi pour tout arrêter ? Dois-je parler au Maître ? Ravi ne savait que faire. Parler au Maître de son amour pour Vali serait bien prétentieux, et dangereux de plus. Le Maître comprendrait sans doute qu'il avait espionné sa conversation avec l'étranger. Sachant trop de choses compromettantes, il ne donnait pas cher de sa vie si son Maître l'apprenait. Alors que faire ? Aller voir le Roi et dénoncer le complot serait un moyen sûr de faire rester la jeune femme. Mais cela n'assurerait pas non plus sa sécurité. Et puis, ce Roi était tellement mauvais pour la cité! Finalement, Ravi résolut de ne rien faire pour le moment et d'attendre le lendemain avant de prendre sa décision. Nous méritons un autre Roi pensait-il, mais il voulait sa femme… Ravi fut réveillé par des bruits d'émeutes. Visiblement, des combats se déroulaient aux portes du palais. Précipitamment, il se rua hors de sa petite chambre, se dirigea vers la salle d'audience. Des bruits étouffés parvenaient aussi de l'extérieur. Des soldats encerclaient le palais de son Maître et criaient à la trahison en criblant les murs de flèches. Ravi grimpa sur le toit. Une petite troupe s'était assemblée vers le Nord, et attaquait maintenant les soldats du Roi. Loin vers l'ouest, il voyait le port, et le navire étranger qui commençait à s'éloigner. L'étranger avait donc précipité son départ. Un vent de panique submergea Ravi et les tempêtes du désespoir envahirent son cœur. Résolu à ne pas perdre sa fiancée, il prit sa décision à cet instant et sachant que l'étranger devrait naviguer toute la journée sur le fleuve avant d'arriver à la mer, il était décidé à tout avouer à son Maître, à lui demander l'autorisation de prendre un cheval et à suivre le fleuve jusqu'à rattraper le navire. Ravi redescendit vers la salle d'audience. Son Maître était là, avec un soldat dont l'étrange tenue lui fit comprendre que c'était un de ces étrangers que son Maître avait fait venir. - Maître ! - Eh bien Ravi, en voilà des manières. Le Maître ne dit cependant rien de plus, mettant l'impertinence de Ravi, qui avait parlé sans y être invité, sur le coup de l'émotion due aux combats. - Attends un moment ! continua-t-il. Où en est-on ? demanda-t-il au capitaine des mercenaires. - Nous avons brisé l'encerclement de ton palais et celui du Roi sera bientôt à nous. L'homme parlait avec un fort accent. Il sentait la transpiration et offrait un exemple vivant de ce que devait être la brutalité. - Ne brutalisez pas le Roi, le peuple ne pardonnerait pas un tel sacrilège. Malgré ses erreurs, il reste un personnage « sacré ». Je le ferai emmurer dans une cellule dans un monastère où il pourra méditer le restant de ses jours. - Et bien Ravi, que se passe-t-il ? - Maître, il s'agit de Vali, commença Ravi, en avalant les mots. J'aime Vali, et je ne veux pas qu'elle parte avec le prince étranger. - Mais Ravi, de quoi parles-tu ? - Maître, j'ai tout entendu et tout compris depuis le début. Je... Le Maître ne le laissa pas continuer, une vague d'effroi submergea Ravi -C'est toi qui nous as trahi. Toi seul connaissais le projet aussi bien que nous. Et tu as fais cela pour une fille ??? -Garde, continua-t-il, emparez-vous de lui ! Ravi, je ne te fais pas tuer maintenant car tu m'as toujours bien servi. Je règlerai ton sort quand le mien serra scellé. Ravi était maintenant enchaîné au fond d'un cachot minuscule. Il connaissait l'endroit, bien sûr, car le palais de son Maître n'avait pas de secret pour lui, mais cela ne lui apportait aucun réconfort. Car il n'avait pas non plus idée de la manière de sortir de là. Comment détacher ses liens d'abord ? Puis percer les murs de briques qui l'entouraient, et qui avaient sa hauteur pour épaisseur ? Ou accéder à l'ouverture, sans échelle, à deux fois sa hauteur au-dessus de sa tête. Sa prison était sûre, très sûre. Il le savait bien pour l'avoir conçue lui-même ! Son ventre le tenaillait, la fatigue le minait. Il avait uriné dans un coin de la cage et l'odeur âcre lui attaquait le cerveau. Ses liens meurtrissaient sa peau. Le temps lui faisait défaut. Quelle heure pouvait-il être ? Il ne le savait, mais il était certain que maintenant la belle Vali avait atteint l'océan et que jamais il ne la reverrait. Il se mit à pleurer et à regretter. Lui aussi avait atteint l'océan. L'océan du désespoir, et il s'y noyait. Il se demandait maintenant comment on allait mettre fin à ses jours lorsque la trappe fut ouverte au-dessus de lui. Une échelle fut descendue, et un mercenaire vint le détacher. Il glissa lorsqu'il essaya de se relever, mais l'homme le maintint et l'aida à gravir les échelons un à un. Rapidement, il fut mené vers le Maître. - Alors, Ravi, depuis quand m'espionnais-tu ? - Maître, je ne t'ai jamais espionné. - Mais alors, comment appelles-tu cela ? Sais-tu que tu mérites d'être mis à mort ? Selon la coutume, nous devrions d'arracher les oreilles, puis te pendre. - Maître, je t'en supplie, je ne t'ai pas trahi ! - Ravi, dis-moi seulement depuis quand tu connais la langue de la Mésopotamie ? - Maître, mon Père était avec toi dans ce pays, et il m'a enseigné. - J'aurais dû me douter de cela. - Que vas-tu faire de moi Maître ? - Ravi, nous avons trouvé celui qui nous a trahis. Je sais que ce n'est pas toi. Je ne te tuerai point. Et comme tu es un bon serviteur, je vais te récompenser. - Maître, notre mère à tous t'entende et te donne de nombreuses années à vivre ! - En fait, nous allons relancer le commerce avec Nabuddor, le prince étranger qui est parti et a emmené Vali. Nabuddor n'a pas pris Vali pour femme, car il est marié et n'en veut pas d'autre. Vali sera la nounou de ses enfants. - Mais elle ne sera plus jamais avec moi. - Quant à toi, tu partiras bientôt là bas avec dix navires que j'ai récupérés chez mon cousin, et tu y ouvriras un comptoir. Tu t'occuperas de mes affaires en Mésopotamie et tu t'y marieras. J'écrirai à Nabuddor pour toi. - Ô merci, Mon Prince, Merci Mon ROI ! Ravi s'était jeté aux pieds de son Maître et se confondait en remerciements. Celui-ci le releva. - Allons maintenant. Il est temps de se faire couronner !
Kinshasa, le 20 mars 2006
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